- Arrêt du 25 octobre 2012

25/10/2012 - C.12.0079.F

Jurisprudence

Résumé

Sommaire 1
La coexistence des responsabilités contractuelle et extra-contractuelle ne requiert pas que le dommage subi par le tiers soit étranger à l’exécution du contrat.

Arrêt - Texte intégral

N° C.12.0079.F

1. W. Z.,

2. D. Z.,

demandeurs en cassation,

représentés par Maître François T'Kint, avocat à la Cour de cassation, dont le cabinet est établi à Charleroi, rue de l'Athénée, 9, où il est fait élection de domicile,

contre

INDUSTRIEBOUW VERELST, société anonyme dont le siège social est établi à Putte, KMO zone Klein Boom, 15,

défenderesse en cassation,

représentée par Maître Paul Wouters, avocat à la Cour de cassation, dont le cabinet est établi à Ixelles, rue Vilain XIIII, 17, où il est fait élection de domicile.

I. La procédure devant la Cour

Le pourvoi en cassation est dirigé contre l'arrêt rendu le 27 septembre 2011 par la cour d'appel de Mons.

Le président de section Albert Fettweis a fait rapport.

L'avocat général Thierry Werquin a conclu.

II. Le moyen de cassation

Les demandeurs présentent un moyen libellé dans les termes suivants :

Dispositions légales violées

Articles 1147, 1165, 1382 et 1383 du Code civil

Décisions et motifs critiqués

La cour d'appel étant saisie, d'une part, de l'action de Sport auto, société anonyme, dont le siège est à Saint-Ghislain, zoning artisanal de la Riviérette, 1, maître de l'ouvrage, en réparation du préjudice subi par elle à la suite de graves problèmes de stabilité du bâtiment (une salle d'exposition pour voitures et un atelier à Saint-Ghislain) construit par la défenderesse, entrepreneur, en exécution d'un contrat conclu entre Sport auto et la défenderesse le 19 février 1997, d'autre part, de l'action des demandeurs, respectivement gérant et administrateur de Sport auto - et donc tiers au contrat liant celle-ci à la défenderesse -, demandant réparation du préjudice personnel subi par eux à la suite des désordres affectant l'immeuble, l'arrêt la déclare sans juridiction pour connaître de la demande de Sport auto en raison de l'existence d'une convention d'arbitrage liant celle-ci et la défenderesse et dit recevable mais non fondée l'action des demandeurs.

L'arrêt justifie sa décision de débouter les demandeurs par les motifs suivants :

« [Les demandeurs], respectivement gérant et administrateur de la société Sport auto, sollicitent la condamnation de [la défenderesse] à les dédommager du préjudice par répercussion dont ils se déclarent personnellement victimes au motif qu'ils tiraient leurs ressources de l'activité de leur société ;

Ils déclarent expressément fonder leur action sur les articles 1382 et 1383 du Code civil ;

‘Lorsqu'une personne manque à une obligation contractuelle envers une autre, cette faute peut engager sa responsabilité extracontractuelle envers un tiers si elle constitue aussi un manquement à l'obligation générale de prudence et cause à ce tiers un dommage autre que celui résultant de la mauvaise exécution du contrat' (...) ;

À supposer que les [demandeurs] puissent se prétendre tiers au contrat d'entreprise et ainsi faire admettre que la clause d'arbitrage ne leur est pas opposable, et à supposer que la faute reprochée à la [défenderesse] - qui selon eux ‘réside [...] dans les vices et malfaçons dénoncés par l'expert judiciaire et son abstention d'y remédier' - constitue, outre une faute contractuelle, un manquement à l'obligation générale de prudence, le dommage allégué n'est, quant à lui, en rien différent de celui qui résulte de la mauvaise exécution prétendue du contrat ;

Pour cette raison, l'action [des demandeurs] ne peut se fonder sur les dispositions qu'ils invoquent ».

Griefs

La partie qui commet une faute dans l'exécution d'un contrat et, en conséquence, engage sa responsabilité contractuelle à l'égard de son contractant peut aussi engager sa responsabilité aquilienne à l'égard d'un tiers au contrat lorsque le manquement à ses obligations contractuelles constitue, simultanément et indépendamment du contrat, une violation de l'obligation générale de prudence s'imposant à tous.

L'arrêt ne dénie pas cette règle.

Statuant sur l'action des demandeurs, il reconnaît en effet, dato non concesso (« à supposer que ... »), d'une part, que la convention d'arbitrage liant les parties au contrat - la défenderesse et Sport auto - ne peut être opposée aux demandeurs, d'autre part, que « la faute reprochée à la [défenderesse] - qui selon [les demandeurs] ‘réside [...] dans les vices et malfaçons dénoncés par l'expert judiciaire et son abstention d'y remédier' - constitue, outre une faute contractuelle, un manquement à l'obligation générale de prudence ».

Mais l'arrêt dit l'action des demandeurs non fondée au motif que « le dommage allégué [par eux] n'est, quant à lui, en rien différent de celui qui résulte de la mauvaise exécution prétendue du contrat ».

Or, il suffit, pour que la responsabilité du contractant soit engagée sur le plan aquilien à l'égard d'un tiers, que la faute commise, et qui est de nature à engager la responsabilité contractuelle de son auteur envers son contractant, soit en même temps un manquement à une obligation extracontractuelle, sans qu'il faille que le dommage subi par ce tiers soit nécessairement étranger à l'exécution du contrat.

L'arrêt, qui affirme le contraire, ne justifie donc pas légalement sa décision.

III. La décision de la Cour

Celui qui commet une faute contractuelle engageant sa responsabilité contractuelle à l'égard de son cocontractant peut aussi engager sa responsabilité extracontractuelle à l'égard d'un tiers lorsque son manquement à ses obligations contractuelles constitue, simultanément et indépendamment du contrat, une violation de l'obligation générale de prudence s'imposant à tous.

La coexistence de ces deux responsabilités ne requiert pas que le dommage subi par le tiers soit étranger à l'exécution du contrat.

L'arrêt, qui, sans dénier que les demandeurs puissent se prétendre tiers au contrat d'entreprise liant la défenderesse à la société Sport Auto et que la faute reprochée à la défenderesse puisse constituer, outre une faute contractuelle, un manquement à l'obligation générale de prudence, déclare non fondées les actions dirigées par les demandeurs contre la défenderesse sur la base des articles 1382 et 1383 du Code civil au motif que « le dommage allégué n'est, quant à lui, en rien différent de celui qui résulte de la mauvaise exécution prétendue du contrat », viole ces dispositions.

Dans cette mesure, le moyen est fondé.

Par ces motifs,

La Cour

Casse l'arrêt attaqué en tant qu'il statue sur les demandes incidentes des demandeurs contre la défenderesse, y compris quant aux dépens entre ces parties ;

Ordonne que mention du présent arrêt sera faite en marge de l'arrêt partiellement cassé ;

Réserve les dépens pour qu'il soit statué sur ceux-ci par le juge du fond ;

Renvoie la cause, ainsi limitée, devant la cour d'appel de Liège.

Ainsi jugé par la Cour de cassation, première chambre, à Bruxelles, où siégeaient le président de section Albert Fettweis, les conseillers Didier Batselé, Martine Regout, Mireille Delange et Michel Lemal, et prononcé en audience publique du vingt-cinq octobre deux mille douze par le président de section Albert Fettweis, en présence de l'avocat général Thierry Werquin, avec l'assistance du greffier Patricia De Wadripont.

P. De Wadripont M. Lemal M. Delange

M. Regout D. Batselé A. Fettweis

Mots libres

  • Dans les rapports entre une partie contractante et un tiers

  • Dommage